100 ans d’histoire de l’un des plus vieux clubs de ski des Alpes valaisannes – Yves Fournier et André Décaillet
C’est par cette sobre formule que débuta, le 16 décembre 1917, le long périple de l’un des plus anciens ski-clubs valaisans. C’est en effet par cet article premier des statuts de 1917 que Marius Décaillet et Maurice Fournier, respectivement président et secrétaire, portèrent le Ski-Club Salvan sur les fonts baptismaux.
Les neufs membres fondateurs que comptait cette société virent bientôt quelques émules les rejoindre pour participer aux diverses excursions qui, dit-on, furent organisées sur les pentes de Salanfe, d’Emaney, de la Creusaz ou encore des Mayens de Van.
Mais les premières décennies du club furent particulièrement difficiles. Hormis le tourisme d’été qui avait connu son apogée au début du XXe siècle, l’essentiel des activités résidait encore dans l’agriculture et l’élevage. Tout ce qui s’en écartait était à proscrire. Glisser sur des morceaux de bois qui n’avaient encore que peu de ressemblance avec le matériel actuel était particulièrement mal vu. Du coup, les premiers skieurs s’entraînaient lors des nuits de pleine lune pour ne pas éveiller les soupçons des plus anciens qui jugeaient cette pratique inutile puisqu’elle n’amenait aucune plus-value financière. Ces adeptes en quête de vitesse prirent petit à petit un peu d’assurance pour exercer leur sport en plein jour. Ils mettaient à profit la déclivité de notre commune à l’image de ceux qui, un jour, débouchèrent en trombe au Cergneux à l’heure où les vaches d’un agriculteur s’abreuvaient à la fontaine. La rencontre ne fut pas très heureuse, ni surtout appréciée du propriétaire et de son bétail sérieusement bousculés par ces jeunes téméraires. Quelques jours auparavant, ces mêmes skieurs avaient adressé à l’administration une requête pour obtenir quelques sous devant servir d’encouragement au développement de leur activité sportive. La requête fut sèchement refusée. Détail piquant : “l’agriculteur abreuveur” n’était autre que le viceprésident du Conseil communal et son verdict en patois fut pour le moins clair : “Ahaa ! Onco leu bailli dè chantimes po cè férè crapa li tzambe can on abèré le bettail !”.(Il faudrait encore leur donner de l’argent pour se faire casser les jambes quand on abreuve le bétail !”
La pratique de ce sport très récent pour l’époque – l’introduction de ce dernier dans les régions alpines ne date que de la dernière décennie du XIXe siècle – nécessitait déjà d’importantes aptitudes techniques. Aussi, afin de perfectionner celles-ci, avait-on invité un moniteur de Saas-Fee, Oscar Supersaxo, à transmettre son “art” sur les pentes de Barberine du 25 au 28 janvier 1920. Reconnaissables à leurs casquettes confectionnées à partir de couvertures américaines, nos membres se plaisaient alors à exécuter les fameux virages “Télémark”.
Les années qui suivirent la révision des statuts de 1929 coïncidèrent avec le début de notre club dans le domaine de la compétition, puisque ce fut en effet le 25 janvier 1931 que des Salvanins prirent part pour la première fois à un concours de ski, en l’occurrence 12 Km de ski de fond. Cet essai fut certainement probant puisque deux ans plus tard ces mêmes skieurs organisaient le concours interclubs de notre giron, avec deux disciplines aujourd’hui bien distinctes: le ski de fond et la descente. Aux effectifs réduits des années 1933-1934, seules huit personnes méritaient encore le qualificatif de membres actifs, succédèrent des moments plus heureux comme la mise en place d’un tremplin de saut à ski au Saveney (Les Granges). Bien qu’ayant réalisé des prouesses dans ce domaine, plus de 25 mètres, nos skieurs furent contraints d’abandonner ces épreuves après qu’Elie Coquoz, curieux de fraterniser avec un poteau électrique, ait semé la stupeur parmi les spectateurs.
Les efforts du comité furent reportés la même année 1935 sur l’organisation de la Ière Coupe des Alpes, plus connue sous l’appellation de Concours du Mayen, course interne de ski alpin qui, aujourd’hui encore, mêle harmonieusement le domaine sportif et l’aspect convivial.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les années 1939-1945 furent synonymes d’un important accroissement du potentiel humain et technique du Ski-Club Salvan. Les cours militaires alpins de la Seconde Guerre mondiale, initialement destinés à l’amélioration de la défense du Réduit national que constituaient majoritairement les régions alpines, vinrent en effet insuffler un vent nouveau dans les rangs salvanins. Forts de leur expérience sportive militaire, quelques membres, tel Georges Coquoz ou Ernest Revaz, firent bénéficier leurs amis des derniers perfectionnements du ski alpin et de la technique révolutionnaire du Stemmbogen. Ce regain d’intérêt se traduisit par l’organisation du XIVe Championnat valaisan quatre épreuves également appelé “combiné quatre”. Pour l’occasion, nos skieurs s’étaient associés avec le Ski-Club Finhaut qui gérait les épreuves de saut et de descente alors que Salvan prenait en charge le slalom et la course de fond. La même année, le 17 juin 1939, eut lieu la première édition d’une course qui réunit longtemps les meilleurs coureurs suisses et parfois même français: le Derby de printemps également appelé Derby de Salanfe. Ce magnifique rendez-vous tint ses promesses jusqu’en 1952, date à laquelle il fut organisé pour la dernière fois. La construction du barrage hydroélectrique de Salanfe posant d’importants problèmes de transport et de logement, le Derby du même nom tomba … à l’eau!
L’immédiat après-guerre fut le temps des premières moissons. A l’encourageante augmentation du nombre de membres qui passait de 15 à 60, succédèrent les premières victoires remportées par des Salvanins dans le domaine du ski. Ainsi Robert Coquoz, vainqueur de la Patrouille des Glaciers en 1949, ajoutait ce glorieux titre à ceux gagnés de haute lutte en 1944 et 1948 aux championnats valaisans de ski de fond alors que, parallèlement, Raymond Mathey, futur membre du cadre national de ski, s’illustrait dans le domaine alpin avec le titre de champion valaisan junior de descente en 1948.
Après de très nombreuses années où le plaisir évanescent de la descente rimait forcément avec l’effort de la montée, notre Ski-Club connut une deuxième jeunesse avec la création des premières installations de remontées mécaniques à la Creusaz en 1953. Profitant de ce développement, le club décida de concentrer ses efforts sur la formation des jeunes. C’est ainsi que les années 1950 virent la naissance d’un mouvement très prometteur: l’O.J. (Organisation de jeunesse). Les progrès ne se firent pas attendre tant au niveau technique que dans le domaine de la fréquentation des cours. Pionnière en la matière, notre société put en effet s’enorgueillir d’avoir organisé l’un des tout premiers concours O.J. interclubs en 1956. Cette priorité donnée à la formation des plus jeunes trouva également une concrétisation avec l’organisation du 1er championnat valaisan O.J. en 1957 et la mise sur pied du 1er Trophée des Jeunes en 1958. Cet engouement pour la formation des O.J. allait rapidement porter ses fruits à l’image du résultat de Michel Mathey qui, dix ans après son frère aîné Raymond, remportait le titre de champion valaisan de descente junior auquel il ajoutait encore celui du combiné.
Mais cette pléthore de bons résultats et l’émergence significative de talents originaires du village des Marécottes ont suscité quelques tensions. Ainsi en 1959, une fraction de sociétaires désireux de voler de leurs propres ailes fonda le Ski-Club Les Marécottes. Celui-ci connut d’emblée des résultats impressionnants ainsi qu’en témoigna la presse locale qui titrait : “Triomphe du Ski Club des Marécottes” ou encore “Le Ski-Club des Marécottes : pépinières de champions”. Les succès répétés de ses membres lui valurent une sérieuse réputation renforcée encore par la présence remarquée en équipe nationale de Françoise Bochatay, Françoise Gay, Edmond Décaillet, Jacques Fleutry puis Eric Fleutry, champion d’Europe. Mais l’élément le plus significatif de cet engouement sportif advint en février 1968, lorsque Fernande Bochatay remporta la médaille de bronze du slalom géant des Jeux olympiques de Grenoble.
Les années soixante furent également rythmées par les différents derbys que nombre de clubs se flattaient d’organiser. Les skieurs de notre commune obtinrent ainsi de nombreuses places d’honneur par équipe ou individuellement dans les derbys de Thyon, du Salentin, de Planachaux, de Médran ou même de France voisine. Mais le Ski-Club Salvan n’était pas pour autant en reste quant à la mise sur pied de pareilles courses. Il connut en effet deux manifestations de ce type. La première, qui débuta en 1959 et dura jusqu’à la fin des années soixante, eut lieu régulièrement au mois d’août sous l’appellation de Derby de la Fenive. La seconde, le Derby du Luisin, remplaça celui de Salanfe en 1954 déjà. Programmé au mois de mars, ce slalom connut rapidement un important succès et put enregistrer l’affluence des meilleurs coureurs romands et ce jusqu’à la fin des années 80.
Pour sa part, le Ski-Club des Marécottes organisait le Derby de l’Eau Neuve pour lequel il a bénéficié, grâce aux relations de sa médaillée olympique, d’une participation très relevée à l’image de l’édition 1968 qui vit l’Allemand Ludwig Leitner, meilleur descendeur de l’époque, remporter le premier prix … un jambon.
En marge de l’entraînement rigoureux et régulier de la saison hivernale, le Ski-Club Salvan, grâce notamment à MM. René Décaillet et Hervé Revaz, organisa son premier Camp de Salanfe en 1974. Programmée à la fin juin ou au début juillet, cette semaine de ski d’été connut un succès retentissant auprès de la jeunesse de la commune qui bénéficia rapidement d’une infrastructure étonnante avec l’achat de téléskis et le transport du matériel par hélicoptère.
Cette politique porta rapidement ses fruits puisque l’on enregistra durant les années 1975-1980 une moyenne de cinq compétiteurs membres de l’équipe valaisanne de ski alpin. A cette comptabilité élogieuse, il convient d’ajouter les titres de championne valaisanne mini O.J. et championne de la finale suisse du concours OVO de Joëlle Mathey en 1976, celui de Stéphane Mathey, champion valaisan junior de ski de fond en 1979, ainsi que celui de vicechampion “Suisse ouest” de slalom spécial obtenu par Florian Revaz en 1980. Au début des années 1990, Nicolas Mathey offrira de grandes satisfactions à son club avec le triple titre de champion suisse et celui de vice-champion du monde de surf avant qu’Anne Bochatay n’obtienne le titre convoité de championne suisse de skialpinisme en 1999. Le ski-club des Marécottes a aussi connu de nombreux succès durant les années 1980 et 1990 avec notamment Paul Fournier, multiple médaillé olympique handisport, sa fille Christelle Fournier, trois saisons de courses FIS, ou Nicolas Bochatay, membre de l’équipe suisse juniors puis spécialiste du kilomètre lancé.
Les décennies suivantes ont également vu émerger de nouveaux espoirs avec Tania Vouilloz, membre de l’équipe suisse, et Jérémie Heitz, l’un des meilleurs skieurs actuels du Freeride World Tour.
Prémices de la réunification, les plus valeureux jeunes skieurs des deux ski-clubs ont été regroupés au sein du “Team compétition” depuis 2003. Dès lors, des liens encore plus étroits se sont tissés entre ces deux clubs de la même commune faisant progressivement fi du demi-siècle de séparation et pour aboutir, le 13 décembre 2014, à la réunification des deux ski-clubs sous la bannière du Ski-Club Salvan-Les Marécottes.
Ainsi, au gré des saisons hivernales et du siècle écoulé, le Ski- Club Salvan-Les Marécottes a conjugué et conjugue encore avec bonne humeur ski de tourisme et esprit de compétition. Il donne ainsi raison à cette poignée de sportifs qui, il y a un siècle, avaient cru en ce sport presque inconnu et souvent jugé incongru.
Sources:
Archives du SC Salvan. Articles de presse
Archives personnelles de M. Fernand Fournier, président d’honneur SC Salvan
Rencontres avec André Décaillet, membre fondateur du SC Les Marécottes